Travail de recherche de Mme Océane Lermier finalisé en Mémoire pour l’obtention de son diplôme d’état de sage-femme, sous la direction de Pauline LAUNAY, doctorante en sociologie et Marie-Odile LEGLINEL, sage-femme enseignante. Extraits :
Chanter pour accoucher, chanter pour accueillir
Une Odyssée du réel ?
En réalité, nous l’avons compris, les femmes que nous avons rencontrées ne chantent pas au sens strict où nous l’entendons. Nous l’avons évoqué plus tôt, nos témoins précisent que cette préparation, en vue d’accoucher, n’était pas du chant. On distingue deux chemins distincts menant les mères à accoucher avec le son : celles initialement venues pour chanter lors de la grossesse, et celles venues pour développer des outils de gestion de la douleur et ayant apprécié ensuite ce que permettait le son au-delà de l’accouchement :
« (…) j’me suis pas dit que j’allais chanter. Mais c’est pas tant l’aspect sonore qui m’a forcément attirée, après, j’ai découvert et ça m’a pas déplu, mais c’est pas ça qui m’a attirée. » Joane, dixième entretien
Dans les faits, toutes n’ont pas utilisé le son lors du travail : six d’entre elles l’ont utilisé à certains moments ou sur certains de leur accouchement. Parmi ces six femmes, quatre d’entre elles s’en sont servi sur la durée voire toute la durée de l’accouchement, la phase finale de poussée marquant l’arrêt des vibrations sonores en tant que telles. Huit femmes sur les dix entendues ont utilisé la respiration et le souffle, que certaines appellent « la respiration du chanteur » (Bérénice), sur l’ensemble du travail ainsi que sur la phase finale de poussée. Les huit femmes ayant été préparées avec Naître Enchantés ont réussi à se mobiliser, sentir et écouter les « besoins » de leurs bébés lors du travail. Un grand nombre décrit néanmoins le regret de n’avoir pas toujours pu pousser au moment où cela aurait dû se faire, c’est notamment le cas d’Armance et Iris.
Ce que ces femmes ont en commun: le désir d’accoucher dans la douceur, dans l’accompagnement, l’accueil, non pas dans la résistance et la peur. Toutes ces histoires, tous ces vécus ne sont pas les exemples d’une recette miracle visant à promouvoir l’accouchement par le son et sans péridurale. Toutes ces histoires, tous ces projets sont des chemins possibles. Si l’on écoute attentivement, nous constatons que peu d’entre-elles ont finalement réussi un parcours sans encombre. Actuellement, les neuropsychologues s’accordent à dire que la mémoire ne retient que ce qui l’intéresse (17) .En effet, le premier souvenir évoqué par toutes ces femmes n’est ni celui de douleur ni celui de la difficulté. Ce qu’elles évoquent en premier lieu : c’est le bonheur, le plaisir,… Autant de souvenirs qui tendent à confirmer que la douleur ne se prouve pas mais s’éprouve. La réalité de leurs expériences positives et heureuses : un entraînement, une mise en condition durant les séances de préparation mais aussi chez elles.
« Mais je pense que plus on fait, et plus on s’entraîne aussi à gérer…En fait, c’est quelque chose qu’on acquiert avant. Si on arrive à le faire avant, ben voilà, au moment de la naissance, ça vient tout seul. » Bérénice, deuxième entretien
Ce que l’on constate c’est qu’elles étaient prêtes : prêtes dans leur corps et prêtes dans leur tête. L’efficacité peut être symbolique, mais elle est parce que les femmes ont adhéré à ce processus de préparation. Ce n’est pas une simple croyance mais bien l’adhésion qui permet la mise à exécution. Ces femmes ne mystifient pas l’accouchement naturel, tout comme les professionnelles qui les préparant qui n’éludent pas les difficultés d’une telle étape de vie : « L’expérience de la naissance m’a surprise cinq fois en six ans (…). Dans des lieux divers : voiture, maison, clinique, hôpital. Dans des circonstances parfois tragiques. ET la joie a toujours été là. Comme un principe. Une dignité. Une décence. Enracinée dans l’élan vital du corps. » (2)
Gabrielle, dans le septième entretien, en est un exemple parfait : « Enchantée » par ses trois accouchements avec le son, elle dit malgré tout qu’elle a particulièrement eu mal lors de son troisième accouchement où son enfant ne se présentait pas bien.
« Non, ça descendait pas plus que ça, ça me faisait bien mal. » Gabrielle
Ou encore Heliette qui décrit des grossesses sans particularité et des accouchements parfaits et pour qui nous apprenons en creusant un peu qu’elle a été maturée à terme sur un oligo- amnios découvert lors d’une consultation aux urgences pour des métrorragies. Toutes ces anecdotes laissent à penser que la confiance et la détente développées lors de la préparation ont permis de ne pas cristalliser les différentes difficultés sous forme de traumatisme.
Chanter pour vivre ou la métaphore d’un continuum invisible
Partant respectivement des définitions musicale et lexicale (Dictionnaire Le Petit Robert 2014) du terme continuum : « Terme pratiquement synonyme de basse continue. Toutefois, par un léger glissement de sens (…) on a tendance à appeler basse continue la partie instrumentale jouant la basse (…) » (7) et « continu,ue du latin continuus, pp de continere signifiant « contenir » : qui n’est pas interrompu dans le temps ».
« Le son, y a un côté rassurant … c’est quelque chose qu’on a envie de transmettre. Justement pour rassurer…Y a un échange qui continue » Bérénice, deuxième entretien
La continuité est un élément cher aux mères que nous avons rencontrées. Qu’il s’agisse de l’établissement du lien avec l’enfant, le mari et la fratrie, du fait de réitérer cette préparation à chaque nouvelle grossesse, de chanter lors de la grossesse, de l’accouchement puis après la naissance, d’apprendre à effectuer une sorte de « son continu » pour le jour de l’accouchement : on observe une volonté de créer une base ressource. Un socle commun. Une logique à laquelle se référer. Ces femmes ne cherchent pas la rupture mais l’intégration des étapes à une logique de vie qui est la leur. Le renouvellement de cette préparation à chaque grossesse est un élément marquant de nos entretiens : il marque la volonté de placer la famille sur une route commune où chacun aurait droit à son moment privilégié lors de la grossesse. C’est que l’on entend à travers les propos de Bérénice :
« Mais le son, on refait du son à chaque grossesse quoi (grand sourire). On refait du son, des chansons … On refait à chaque grossesse, parce que sinon, ça n’a pas d’intérêt ! » Bérénice, deuxième entretien
Mais aussi avec la volonté exprimée par Emeline de vouloir les mettre au monde avec le son, de les accueillir en chantant pour son enfant comprenne qu’il n’est pas seul. Que s’il n’est plus dans son ventre, elle et son mari sont toujours là.
« On lui a très vite chanté parce qu’elle pleurait un peu… Et c’était notre façon à nous de lui montrer qu’on était toujours là, que elle était toujours entourée. Que c’était toujours les mêmes personnes qui étaient autour d’elle bien qu’elle ne soit plus in utéro ! » Emeline, cinquième entretien
De même, la pratique des exercices avec les aînés telle que Fanette le fait naturellement s’inscrit dans cette logique.
« Donc on faisait des « Aaaaaaaa » ensemble ! (Rires) (…) je pense que c’était sympa pour eux aussi, parce que je pense que c’est assez abstrait une grossesse pour eux. Du coup, bah … Voilà, on en a parlé aussi. Ben je leur ai dit que c’était pour l’accouchement … » Fanette, sur les exercices
Les enfants ne sont pas exclus de cette expérience : Gabrielle fait du son avec ses enfants lors du début du travail. Elle n’a pas peur et ses enfants non plus. Cette préparation permet d’unir la famille autour de cette naissance et grâce à une pratique habituellement récréative. On peut y voir une forme de rite d’agrégation dont le chant serait l’outil symbolique utile à la création de lien familial et au sentiment d’appartenance qui en découle. Le chant incarne la concrétisation du lien vital à travers le souffle : un lien d’échanges et de transmission.