Dis-moi femme

femen, mujer, segnorita, lady,

comment te dérobotiseras-tu

pour mettre au monde

ton enfant ?

 

Magali Dieux

 

Quand d’un côté, nous avons encore sur notre planète, 500 000 femmes qui meurent en couche par absence de soins ou de leur coût prohibitif, jamais les femmes enceintes occidentales - et particulièrement les françaises - n'ont été aussi bien assistées médicalement qu'aujourd'hui. Les prouesses de l'obstétrique font qu'aujourd'hui les médecins anticipent, détectent, décèlent, analysent, mesurent, vérifient toutes anomalies éventuelles (test de grossesse, prise de sang, échographies, dépistage du diabète pré-gestationnel, mesures des hanches, du col, de la nuque, amnio-synthèse, péridurale, écoute du cœur, .... épisiotomie...). De plus, afin que le plus grand nombre de femmes puisse bénéficier des machines ultra-perfectionnées, avec salle de réanimation périnatale, a été fait le choix de fermer les petites maternités pour de grandes unités, appelées « maternités de niveau III », capables d’assumer les coûts de ces équipements. Aujourd’hui, donc, la technologie n’a jamais pris autant de place dans nos vies, elle répond à toutes nos questions, prévient tous nos risques… ou presque. En effet, le taux de mortalité infantile, qui recule dans la plupart des pays européens, stagne en France depuis 2005. D’autres chiffres ne laissent pas indifférent : en termes de mortalité infantile, la France est passée du septième rang européen en 1999 au vingtième en 2009 et, fait pour le moins inquiétant, l’on constate que la mortalité maternelle est en hausse et l’on sait que la moitié des décès sont considérés comme « évitables ». Tels sont les chiffres émoncés et les constats effectués par la Cour des comptes dans son rapport annuel de 2012. Que se passe-t-il ?

 

Comment se fait-il que, parallèlement au développement de la technologie obstétricale de pointe, on constate un nombre grandissant de dépressions post-partum et, fait récent, un développement significatif des dépressions avant l’accouchement, causant une dramatique absence d’intérêt de la mère ou du père pour son enfant ? Qu'est-ce qui nous échappe ?

 

« Les accouchements sont de plus en plus pathologiques »

 

Quand l’obstétricien français René Frydman, mondialement connu, me dit dans notre premier entretien : "Il est urgent que la femme se réapproprie son accouchement", mon sens de la logique vacille. C’est lui qui dit cela ? Lui qui a permis en France, en 1982, la naissance d’Amandine, premier bébé-éprouvette français ? Et en 2011 la naissance du premier « bébé double espoir » grâce au diagnostic préimplantatoire qui permet d’éviter la transmission d’une maladie génétique à un fœtus ?

Et que veut-il dire exactement ? Se pourrait-il qu'au nom de la sécurité, la femme, en offrant son ventre et son bébé à la science dès le test d'ovulation, se laisse du même coup « dériver » jusqu’à  être objet de son propre corps, de son propre acte, se laisse aller à une expropriation d'elle-même dans un déni désarmant ? Se pourrait-il que ce désintéressement de son rôle actif dans l'accouchement ait pour possibles conséquences des pathologies accrues au moment de la mise au monde et un désintérêt pour l'enfant ? Les nombreux témoignages de femme, de sages-femmes, de psychologues l'attestent avec force et tristesse depuis de nombreuses années déjà.

Alors que faire? Revenir à un accouchement naturel en reniant les avancées prodigieuses de l’obstétrique ? Continuer le progrès en traitant les symptômes ? Après le défi de rester en vie, puis le défi de traverser la douleur, quel est le défi de la femme médicalisée qui accouche aujourd'hui ? De "Tu accoucheras avec la péridurale" ? Que penser de cette réponse d'un anesthésiste à une femme qui hésite à demander l'analgésie locale : "Vous voulez vivre une amputation à vif ?" et de celle d’un autre encore : « Vous êtes kamikaze ? ».

 

Catherine Dolto explique bien les merveilles et les dérives de cette prouesse médicale[1]. Elle conclue : "Mais en cas de péridurale, il faut assurément que les parents soient beaucoup plus "avec l'enfant", de l'extérieur, pour compenser."

Naître enchantés permet cela. Une fois la péridurale posée, la femme peut et doit rester en lien avec son accouchement et son enfant. Comment ? En émettant un son à chaque contraction visible sur son ventre ou sur le monitoring. Point de renoncement. Point de relâchement de l'attention. Point de banalisation. Mais du courage pour, peut-être, affronter le regard goguenard de l'équipe médicale. De la ténacité. Et au bout de ce travail d'équipe mère/bébé : du plaisir et de la fierté. De l'enchantement pour un bébé accompagné, respecté dans sa naissance. Ces actes forts renforcent le psychique et concrétisent la parentalité, souvent perçue comme un concept. Durant la grossesse, des engagements allant du dépassement de soi à la responsabilité s'expriment et cisèlent notre nouveau rôle de parents : s'arrêter de fumer, passer chez le notaire et parfois devant le maire, obtenir une promotion, préparer la chambre du nouvel enfant, s'entraîner à un enfantement des plus harmonieux... Du point de vue physique, je fais l'hypothèse que les sons que la femme sous péridurale continue à émettre, maintiennent le corps acteur, en mouvement et, de ce fait, diminuent les effets néfastes de l'analgésique et de l'ocytocine de synthèse. Ainsi, la vibration des sons émis réduit le ralentissement des contractions utérines, l'endormissement des muscles abdominaux et périnéaux qui ont pour fonction de guider l'enfant dans l'étroitesse du bassin osseux. La sécrétion de l'ocytocine naturelle est moins interrompue par l'ocytocine de synthèse et, par conséquent, la sécrétion d'endorphines et de prolactine, permettant le processus de l'attachement[2] de la mère à l’enfant, continue de se faire. Du point de vue psychique, le simple fait de proposer à la mère la « mission » de maintenir un lien sonore avec son enfant pendant la péridurale, la réhabilite son rôle de "celle qui donne la vie".  Avis aux chercheurs !  

 

Mais je vais trop vite. A ce stade de la lecture, vous avez besoin de cerner ce qu’est Naître enchantés. Voilà donc une première définition concrète, pragmatique :Naître enchantés est un entraînement pour accoucher au mieux selon son désir, du plus naturel au plus sophistiqué. Cet entraînement permet de traverser les douleurs physiques et psychiques, de rester en lien avec l'accouchement et son bébé, dans son temps singulier, quelles que soient les conditions techniques (péridurale, déclenchement ou césarienne).

Physiquement, la femme accompagne le travail de l'utérus en émettant des sons précis. Psychiquement, elle soutient ses sons d'intentions mentales dirigées. J'appelle cette technique, l'Expression Vocale Ajustée, l'E.V.A. De cette manière, la femme signale au monde et surtout, à elle-même, son expansion de femme à femme-mère.

A côté d'elle, le père, lui, est le garant de l'expansion du "couple sans enfant" au "couple avec enfant" ; en autorisant simplement la mère à vibrer ou en la soutenant, vibrant avec elle. Il acte ainsi sa position de protecteur de la cellule familiale, en train de se créer. Lui aussi vit activement et en conscience l'arrivée de son enfant. 

Naître enchantés est un chemin qui développe la confiance en soi et l'affirmation au monde. Et fait appel à la partie aventurière et créative qui est en chacun de nous.

Pratiqué en maternité, Naître enchantés est donc, avant tout, la possibilité de conjuguer les bienfaits de l'hôpital (garant d'une obstétrique de pointe) avec les ceux de l'accouchement à domicile (garant d'une intimité respectée).

 

Soyons poétiques !

 

Ne nous laissons pas vaincre par le cynisme et la résignation ambiants : enchantons le monde… en commençant par nous-même ! Que, face au doute et au pessimisme, le rayonnement de notre chant soit le plus beau des remparts. La femme qui met au monde son enfant a en elle les clefs sonores qui modifient sa perception des douleurs physiques et psychiques. Ces clefs la maintiennent dans une joie profonde, quel que soit son environnement : ultra sophistiqué ou intime à souhait.

 

Pour la femme occidentale, il s'agit d'oser exprimer une voix qui relie les extrêmes : science et conscience, obstétrique et parcours initiatique[3], hôpital et intimité. Quel que soit le "comment", la femme peut l'enchanter. Qu’elle accouche avec péridurale, par césarienne, dans l'eau, avec l'haptonomie... le son lui permet d'exprimer le sens de ce qui est traversé. Le sens de la naissance est comme l'ADN : unique à chacune, à chacun. Ainsi, le défi de la femme qui enfante aujourd'hui est de rester actrice dans son rôle de « donneuse de vie ». La femme et l’homme ont la possibilité d'emprunter leur propre voie pour répondre ensemble présents à la grande aventure qu’est la mise au monde de leur enfant. Le défi du couple qui met au monde son enfant est de s'accoucher ensemble parents responsables et sereins.

 

La joie est libre

 

L'expérience de la naissance m'a surprise cinq fois en six ans, j’y reviendrai. Dans des lieux divers : voiture, maison, clinique, hôpital. Dans des circonstances parfois tragiques. Et la joie a toujours été là. Comme un principe. Une dignité. Une décence. Enracinée dans l'élan vital du corps. Je ne dis pas que c'est pour cela que mes filles abordent la vie avec bel enthousiasme. Par contre, je suis certaine que la façon dont elles sont venues au monde y a contribué. Et, parallèlement à ces naissances, des intuitions : lors des contractions de l'accouchement, les muscles subissent un stress qui, sous anesthésie, n'est pas entendu par le cerveau. Émettre un son en parallèle permet de suroxygéner le muscle et donc de le "désimpressionner". Et puis cela permet aussi de maintenir un lien avec l’enfant à naître. Le son est une manière de s'entendre affirmer au monde, sa future parentalité lors du passage certes périlleux mais néanmoins joyeux...

Ce livre est l’opportunité de découvrir l'état d'esprit Naître enchantés. L'approche précise et ciselée de l'artiste qui se compose en chaque être. Astre humain. Quel qu'il soit.

Ce livre est aussi l'opportunité de partager ma connaissance empirique.

Pour bien comprendre de quelles façons Naître enchantés apporte des réponses simples et concrètes aux enjeux de santé publique de notre époque, j’ai demandé à Patrice Van Eersel et Benoît Le Goëdec de participer à ce livre.

J’ai rencontré Patrice Van Eersel[4] lorsqu’il finalisait une enquête commencée vingt ans auparavant sur les mystères de la naissance. Il était venu à la maison m’interroger sur le témoignage filmé d’un de mes accouchements, qui l’avait fort interpellé. Il m’a tout de suite touchée. Ce que je lui expliquais empiriquement et émotionnellement, il le replaçait à l’intérieur d’un contexte social, sociétal. Il faisait aussi des parallèles entre ma propre expérience et celles des femmes qu’il avait rencontrées d’autres pays, d’autres cultures… Et puis les échanges qu’il avait pu avoir avec les plus grands professionnels de la périnatalité nourrissaient ma curiosité. Patrice m’a permis de situer mon histoire à l’intérieur de la grande histoire des hommes, des femmes et des bébés. Qui mieux que lui, raconte la force du merveilleux ? Grâce à son regard et à ses questionnements, il m’a permis de comprendre qu’au travers de Naître enchantés, je cherchais à transmettre une posture philosophique, celle du beau et du courage, de l’aventurière et du héros. Aussi lorsque le projet de ce livre a germé, il était évident pour moi que Patrice était le co-auteur idéal, pour précisément transmettre aux futurs parents ce qui m’avait tant éclairée.

 

Benoît Le Goëdec[5], troisième auteur du livre, est sage-femme et enseignant. Il m’a ouvert les portes du monde hospitalier. La première fois, je n’en menais pas large. J’essayais de dissiper ma phobie de cet univers en riant, trop souvent et trop bruyamment. Lui n’avait pas l’air d’aller bien : il essayait en vain de mettre en place le principe « une femme, une sage-femme » dans le service de la maternité de l’hôpital de Montreuil[6]. Il s’y épuisait, sans vraiment de succès. Ensemble, nous avons cherché pendant deux ans un hôpital qui veuille bien évaluer l’efficacité de Naître enchantés. L’hôpital Foch de Suresnes a répondu à l’appel. Avec Sylvie Dorocant et l’équipe de l’Unité de Recherche Clinique et de l’Innovation, nous avons mobilisé toute notre détermination pour mettre en place un protocole de recherche sur 300 patientes. Un double constat nous unissait : la solitude accrue des femmes et des sages-femmes, d’un côté, et, de l’autre, la conviction profonde que Naître enchantés pouvait répondre aux besoins et manques de ces mêmes femmes.

Auparavant, Benoît et moi, nous étions croisés à une journée sur le chant prénatal où nous intervenions tous les deux. En l’écoutant parler de la place du père pendant la grossesse et l’accouchement, je m’étais dit : « Enfin ! ». Enfin quelqu’un qui accompagne les futurs pères. Au-delà de son implication dans les groupes de paroles d’hommes qu’il animait, son regard sur le métier de sage-femme et l’impact de celui-ci sur les futures mères qui m’avait aussi intéressée. Pour ce livre, son expérience et son approche théorique étaient indispensables. En matière d’enfantement, il nous fait comprendre l’intérêt d’une préparation globale et l’importance de respecter le temps singulier de la femme. Il décrit concrètement tout ce qui compose les fondements du « nid sécurisant » pour permettre une parentalité choisie et assumée. Il met à jour quelques paradoxes tels que la sécurité qui insécurise et déclenche de la pathologie, ou encore la brutalité parfois de l’hôpital envers les femmes. Enfin, Benoît explique en quoi pour lui : « Naître enchantés n’est pas une technique. C’est une méthode chargée de sensorialité et de science, de savoirs et de savoir-faire partagés, de relations et de présence, d’intention et de sens. Au travers d’un outil, c’est un mouvement de rencontre à soi et à l’autre. »

Quant à moi, je montrerai comment la femme et le couple ont la capacité de saisir l'accouchement de leur enfant comme une formidable opportunité de s'accoucher d’eux-mêmes, ensemble. De s'accoucher de leur parentalité. De faire un bond dans leur maturité. Nous verrons comment Naître enchantés peut être utilisé pour traverser les douleurs physiques et psychiques de l'enfantement, permettre à la femme de rester maîtresse de son accouchement tout en laissant la médecine faire son travail, maintenir le lien mère-enfant malgré la péridurale, la césarienne ou d’autres séparations précoces. Nous verrons également comment cette méthode peut se pratiquer n'importe où et se conjuguer avec d'autres approches.

Dans le DVD associé à ce livre sont proposées des interviews complémentaires au propos de l’ouvrage et des images de l’accouchement. Ce sont à la fois des réflexions spontanées et des instants saisis « sur le vif », qui parlent d’eux-mêmes. Pour moi, ce sont des miroirs qui reflètent ce qui se joue aujourd’hui entre l’homme, la femme et la société autour de la mise au monde de l’être humain de demain. Vous avez donc à votre disposition des séquences d’une dizaine de minutes chacune sur Marie-Claire Busnel, chercheuse au CNRS qui a passé sa vie à explorer la communication fœtus-maman, sur certains professionnels de la naissance et sur des parents Naître enchantés à l’hôpital ». Vous trouverez aussi, bien sûr, le film Naitre enchantée par lequel tout a commencé.

 

[1] Chapitre : Le point de vue d'une praticienne de bonne réputation

[2] Chapitre : La symphonie de la naissance

[3] Un parcours initiatiqueest une série d'épreuves morales ou physiques suivie par un jeune homme ou une jeune femme qui lui apportent une plus grande maturité. (Wikipédia)

[4]Mettre au monde : Enquêtes sur les mystères de la naissance, éditions Clés / Albin Michel, 2008

[5] Papa débutant mode d’emploi, éd First, 2012 et Le guide de l'accouchement de Benoît Le Goëdec, 2010

[6] Les sages femmes anglo-saxonnes ont prouvé que le « one to one » (une seule sage femme dédiée à une seule femme en milieu hôpitalier) limitait le temps de travail, les épisiotomies, les forceps ou la dépression.